Dilemmes et Programme
N’est-ce pas là la question qu’est en droit de se poser un enseignant découvrant ce site et le dispositif qu’il présente ?
Plus qu’une question, un dilemme où s’affrontent le désir, le devoir de respecter l’institution et ses propres convictions personnelles…
Soyez rassurés ! Débattre en classe à partir de dilemmes moraux trouve facilement sa justification dans les programmes officiels du collège mais aussi de l’école élémentaire et du lycée.
Ce site présentant l’expérience menée durant un semestre dans une classe de 5ème, les références aux programmes qui vont suivre ne concerneront que le collège.
La pratique des dilemmes moraux trouve idéalement sa place en français et en éducation civique par les objectifs qu’elle vise :
Objectifs généraux :
• Développer l’Autonomie de l’adolescent, c’est-à-dire, étymologiquement parlant, lui apprendre à se donner ses propres lois en lui permettant de développer sa Raison (dans laquelle les idées de questionnement, d’esprit critique et de logique se recoupent et renvoient forcément l’une à l’autre).
• Faire émerger chez l’adolescent un profond respect de soi et des autres, la tolérance de leurs points de vue et de leurs différences afin de former un citoyen responsable participant à l’évolution positive de la démocratie.
Objectifs spécifiques :
* Débattre avec calme d’une situation problématique.
* Prendre la parole à bon escient.
* Exprimer clairement "sa" pensée afin de la faire comprendre à autrui.
* Prendre conscience que son oral doit être "écrivable".
* Reformuler et/ou préciser ses propos si besoin est.
* Se décentrer, c’est-à-dire envisager la situation d’un point de vue autre que celui qui aurait été spontanément le sien.
* Problématiser une représentation initiale, une affirmation, une question, afin d’accéder à une nouvelle approche conceptuelle.
* Justifier "son" point de vue ; exprimer son accord ou son désaccord en avançant des arguments ou des contre arguments.
Si ces objectifs ne suffisent pas à « légaliser » à vos yeux la pratique des dilemmes moraux en classe,
voici quelques extraits du programme de français tirés essentiellement du cycle central du collège :
« L’enseignement du français au collège a pour finalité de permettre à chacun de former sa personnalité et de devenir un citoyen conscient, autonome et responsable. Le collège est le niveau d’enseignement le plus élevé commun à tous les élèves ; lorsqu’ils le quittent, leurs itinéraires se diversifient, mais ils ont tous besoin des mêmes connaissances fondamentales dans les domaines linguistique et culturel. D’autre part, approchant de l’âge de la majorité, ils deviennent des participants actifs de la vie sociale : ils doivent donc être tous en mesure de s’exprimer et de structurer leur jugement.
Cette finalité se traduit par les objectifs fondamentaux suivants :
– donner aux élèves la maîtrise des principales formes de discours ;
– leur donner les moyens de former leur jugement personnel et de l’exprimer de façon à être entendu et compris ;
– leur fournir les connaissances culturelles fondamentales nécessaires à la construction de leur identité individuelle et sociale ;
– leur permettre d’enrichir leur imaginaire, et de s’initier à la compréhension des formes symboliques. »
« (…), le français contribue à une réflexion sur le monde des valeurs ; par la maîtrise des discours, il donne la capacité de formuler ses opinions, de prendre en compte l’interlocuteur, il amène au respect d’autrui. Il participe ainsi à la tâche générale d’éducation du citoyen. »
« (…) on se propose d’amener les élèves à accepter et à comprendre le point de vue d’autrui, à prendre part à un dialogue explicatif ou argumentatif, à présenter une communication orale construite en l’adaptant au public devant lequel elle est prononcée. »
Et si cela ne suffit encore pas, voici quelques extraits du programme (et du document d’accompagnement) d’éducation civique du cycle central du collège :
« L’éducation civique est une formation de l’homme et du citoyen. Elle répond à trois finalités principales :
– l’éducation aux droits de l’homme et à la citoyenneté (…) ;
– l’éducation au sens des responsabilités individuelles et collectives ;
– l’éducation au jugement, notamment par l’exercice de l’esprit critique et par la pratique de l’argumentation. »
« Les valeurs et les principes de la démocratie sont fondés sur les droits de l’homme. Ce sont eux qui ordonnent les contenus des programmes et qui en constituent la philosophie d’ensemble. Ces valeurs et principes correspondent à des concepts clefs qui, avec les élèves, sont appréhendés et construits, pour l’essentiel, à partir d’études de cas. (…) Il s’agit d’éduquer le jugement en présentant des situations qui favorisent la réflexion des élèves (…). »
« L’exercice de l’esprit critique et la pratique de l’argumentation sont privilégiés dans les démarches pédagogiques. »
« (…) Le débat n’est pas simplement une discussion. Le débat est un moyen pour tout individu d’exprimer sa pensée. Se confronter avec la pensée de l’autre est la condition sine qua non de l’existence du débat et de l’avènement d’une société démocratique (…) La liberté d’expression a pour corollaire l’acceptation de la diversité de la pensée ; le débat permet l’expression de cette diversité. (…) C’est pourquoi organiser un débat est l’objet d’un apprentissage qui a pour but de montrer aux élèves qu’il est un élément constitutif de la démocratie. (…) Il est intéressant de mettre en place cet apprentissage formel assez tôt dans l’année scolaire pour pouvoir l’utiliser et le perfectionner tout au long de l’année. (…)
Pour les élèves, apprendre à débattre, c’est apprendre à penser, à écouter et à argumenter. C’est apprendre à construire leur personnalité en respectant les exigences de la vérité, de l’éthique et de la loi. C’est donc l’occasion d’un travail sur l’identité : il faut apprendre à s’exprimer, à écouter l’autre et consentir à changer d’avis, sans craindre de « perdre la face ». »
Maintenant plus aucun doute n’est permis ! Vous pouvez donc débattre en classe à partir de dilemmes moraux en toute légalité institutionnelle !
Le dispositif des Dilemmes
Non, assurément pas. Mettre en place des débats ne s’improvise pas mais s’apprend si l’on veut que ceux-ci permettent d’atteindre les objectifs visés et ne se réduisent pas qu’à « des conversations convenues ou à des flots de préjugés déversés dans une plus ou moins joyeuse pagaille » (Cahiers Pédagogiques n°401, Débattre en classe ?, coordonné par Hélène Eveleigh et Michel Tozzi).
Un débat doit être très structuré et l’enseignant ne doit laisser aucune place au hasard dans son déroulement. Seul un dispositif rigoureux et parfaitement maîtrisé permettra réellement d’envisager le débat « comme un travail langagier et conceptuel visant un rapport non dogmatique au savoir et à la vérité » (op. cit.).
Voici dans un premier temps le déroulement simplifié de tous les débats que nous avons mis en place et qui sont retranscrits sur ce site.
Déroulement : ritualisé … en 4 temps…
Temps 1 – Lancement de la séquence
* Rappel de la séquence dilemme précédente.
* Lire l’énoncé et en vérifier la compréhension.
* Couper la classe en deux et imposer les options.
* Lancer (rappeler) le défi : trouver le plus d’arguments possibles.
Temps 2 – Production d’arguments en demi-groupe
* Recherche individuelle d’arguments par écrit.
* Échange et recherche par deux.
* Tour de table : répétition et reformulation des arguments.
Temps 3 – Lancement du débat
* Rappel sur les règles de distribution de la parole : le tirage au sort alternatif.
* Rappel sur les exigences du secrétaire (vous) :
– si trop long : reformulation,
– si trop vague : reformulation,
– si déjà dit : refus.
Temps 4 – Production d’arguments en débat
* Inciter à contre argumenter…
* Arrêter les escalades de contre arguments…
* Arrêter le débat quand il commence à tourner sur lui-même…
Au fil des séquences, ce déroulement s’est ritualisé, aussi bien pour nous que pour les élèves et nous en sommes tous devenus experts. Ainsi, totalement libérés de la forme de la séquence, nous pouvons tous nous concentrer essentiellement sur le fond.
Mais avant d’en arriver là, il nous a été essentiel d’écrire un script très détaillé du déroulement d’une séquence afin de le maîtriser.
Qu’est-ce qu’un script ?
Un script est un outil formidable mis à la disposition des enseignants qui se donnent la peine de l’écrire pour préparer une séquence. Il en indique très précisément le déroulement, les consignes à donner et prévoit les réponses attendues des élèves. Il permet à l’enseignant de peser tous les mots qu’il prononcera avant de les dire, d’en juger les effets, de limiter considérablement les risques et les imprévus inhérents à toute séquence. Il lui permet de libérer un maximum de ses ressources attentionnelles afin de les utiliser à des fins essentielles : l’analyse en « temps réel » de la séquence, des réactions des élèves, de leurs réponses et des difficultés éventuelles qu’ils pourront rencontrer. Écrire un script, même si cela peut apparaître lourd en temps, facilite le travail de l’enseignant et lui permet de gagner en efficacité.
Voici donc le script de la 1ère séquence que nous avons menée :
Script dilemme / Séquence
n°1
Temps 1 -
Lancement (5 minutes /
Travail oral collectif)
Lanceur :
" Écoutez bien. Je
vais vous raconter une histoire. Après je
demanderai à quelques élèves de me dire ce qu’ils
ont compris.
Martine et Bertrand MEUC, les parents d'Adrien, ont
gagné à Carrefour un voyage de deux semaines, pour
quatre, aux Etats-Unis, à prendre en mars. Ils
hésitent à emmener leur fils qui est en 3ème et qui
a cours.
Que doivent-ils faire ? "
Désigner un élève vif et lui demander :
« Dis-moi ce que tu as
compris ; parle lentement. »
Désigner un élève plus hésitant et lui demander :
« Tu peux me dire toi
aussi ce que tu as compris de cette histoire ;
parle lentement. »
Reprendre ce qu’il aura dit et le renvoyer sur un
ton interrogateur à un 3ème élève :
« ……, …… vient de dire
………, es-tu d’accord avec lui (elle) ? As-tu quelque
chose à ajouter ? »
Répéter le dilemme si nécessaire.
« Maintenant, nous
allons former deux équipes en coupant la "classe"
en deux (faire le geste de la main). Vous (désigner
du doigt l’une des équipes), vous allez chercher
pourquoi Adrien doit partir avec ses parents aux
États-Unis. Et vous (désigner du doigt l’autre
équipe), vous allez chercher pourquoi Adrien doit
rester en France et ne pas accompagner ses parents.
Chaque équipe doit trouver le plus d’explications
possibles. »
Remarque : Un groupe quitte la salle avec un
enseignant et s’installe dans une autre salle.
Temps 2
- Production
d’arguments (1) / demi-groupe (20 min / Travail
individuel écrit puis oral collectif)
Animateur :
« Je vous rappelle
que, nous, nous devons chercher pourquoi Adrien
doit partir avec ses parents aux États-Unis (ou
doit rester en France et ne pas accompagner ses
parents).
Vous allez d’abord réfléchir tout seuls pendant 5
minutes et vous écrirez toutes les raisons qui font
qu’Adrien doit partir avec ses parents aux
États-Unis (ou doit rester en France et ne pas
accompagner ses parents). Ensuite, chacun dira ce
qu’il a écrit. »
Faire reformuler la consigne.
Laisser les élèves travailler individuellement.
Encourager ceux qui hésitent ; leur faire
reformuler la consigne ; rassurer ceux qui ne
parviennent pas à écrire : « Ne t’inquiète pas, ce n’est pas
grave si tu n’écris pas tes idées ; réfléchis bien
pourquoi Adrien doit partir avec ses parents aux
États-Unis (ou doit rester en France et ne pas
accompagner ses parents) et tu diras oralement tout
ce à quoi tu as pensé. »
« Ça y est, c’est
terminé. Maintenant, chacun va me dire ce qu’il a
pensé. »
Désigner un élève :
« Vas-y. Parle
doucement car je vais noter tout ce que tu vas
dire. »
Noter les arguments (et pour chacun, le prénom de
celui qui les aura produits).
Aider, encourager, faire expliciter, faire
préciser, faire reformuler : « Je ne comprends pas, redis-moi ça
autrement. » ; « Ce n’est pas grave, réfléchis-y,
je te redemanderai tout à l’heure. » ; «
Pourquoi est-ce
important qu’Adrien parte aux États-Unis / reste en
France ? » ; « S’il part / s’il ne part pas, que
risque-t-il de manquer ? À côté de quoi risque-t-il
de passer ? »…
Dire : « Lorsque nous
serons tous réunis, nous procèderons au débat et
vous devrez essayer de montrer à l’autre groupe
pourquoi Adrien doit partir avec ses parents aux
États-Unis (ou doit rester en France et ne pas
accompagner ses parents). Pour cela, chacun d’entre
vous devra, à tour de rôle, donner les explications
de notre équipe à tout le monde. Durant le débat,
vous pourrez intervenir à tout moment en levant la
main si vous n’êtes pas d’accord avec les
explications de l'équipe adverse et si vous désirez
les contredire. »
Désigner un élève et lui demander de reformuler ce
que je viens de dire.
Faire rappeler aux élèves les arguments trouvés par
le groupe.
Dire au groupe qui aura changé de salle : «
On retourne en
classe. »
Temps 3
- Lancement débat (5 à
10 minutes (avec l’installation) / Travail oral
collectif)
Disposer les tables pour le débat et montrer aux
élèves comment ils doivent s’installer.
Lanceur :
« Sur ces cartes, vos
prénoms sont écrits (
montrer les cartes).
J’ai fait deux paquets, un pour cette équipe
(
la montrer) et un pour
celle-ci (
la montrer). C’est moi
qui vous donnerai la parole en tirant au sort un
prénom dans l’un des deux paquets de cartes et en
le disant à voix haute. À chaque fois, la parole
passera d'une équipe à l'autre.
Par contre, si vous voulez attaquer un argument qui
vient juste d'être dit par l’équipe adverse, vous
lèverez la main et je vous donnerai la parole en
vous désignant du doigt et en prononçant votre
prénom. »
Secrétaire :
« J'écrirai toutes vos
explications au tableau. »
Couper le tableau en deux et noter : Adrien doit
partir aux États-Unis / Adrien doit rester en
France.
« Si je ne comprends
pas une explication, je vous demanderai de me la
redire autrement ; si une explication est trop
longue à écrire, je vous demanderai de la redire en
plus court ; si une explication est trop vague, je
vous demanderai de la préciser. »
Lanceur :
" Vous allez pouvoir
commencer à débattre ; je vous rappelle que chaque
équipe doit trouver un maximum d'arguments.
"
Commencer le tirage au sort alternatif.
Temps 4
- Production
d’arguments (2) / Débat en classe entière (20
minutes environ / Travail oral collectif)
Secrétaire :
Faire reformuler, faire condenser, faire préciser…
(mais pas trop pour ne pas bloquer l’expression) :
« Je ne comprends pas,
redis-moi ton argument autrement. » ; «
C’est trop long à
écrire, redis-moi ton argument en plus
court. » ; « Je
ne comprends pas ce que tu veux dire quand tu dis…,
peux-tu préciser ? »…
Noter au tableau tous les arguments et/ou contre
arguments produits en les numérotant. Relier à
chaque fois par une flèche l’argument et son contre
argument. (Noter au fur et à mesure sur un
brouillon les prénoms des élèves qui auront produit
les arguments et contre arguments ; s’aider des
numéros.)
Lanceur :
« J’ai l’impression
que l’on n’a plus grand chose à dire ; on se
répète… On va donc arrêter là. »
Prolongement
(en différé) (20
minutes environ / Travail oral collectif puis
individuel écrit)
Faire rappeler le débat. Interroger un
élève, reprendre ses propos et les renvoyer à un
autre sur un ton interrogateur pour validation.
Distribuer la fiche rituelle et l’expliquer avec
les élèves.
Leur demander de la compléter.
Sur cette fiche, l’élève doit citer l’argument qui,
selon lui, est le plus fort, et cela pour chacune
des deux parties. Il doit également se positionner
en faisant une croix sur une double flèche et
justifier son choix.
Lors de cette 1ère
séquence, nous n’avons pas procédé, durant le temps
2, à l’échange et à la recherche d’arguments par
deux.Nous avons également fait apparaître un
prolongement que l’on pourrait qualifier de temps 5
car il nous semblait important de revenir sur le
débat, de voir ce que les élèves ont retenu. Ce que
nous avons appelé la fiche rituelle est donc un
moyen d’exploiter ce débat et de le clore.
Comme vous avez pu vous en apercevoir, cette
séquence a été menée par deux enseignants mais il
est bien évidemment possible, avec quelques
aménagements, de faire seul ce type de
séquence.
Maintenant, il nous
semble logique de dire quelques mots sur le rôle de
l’enseignant qui transparaît déjà dans le script.
Il n’intervient que sur la forme mais jamais sur le
fond.
Il ne doit souffler aucun argument sinon comment
espérer que les élèves les comprennent et les
intériorisent ? Il ne censure aucune idée même en
cas de propos jugés inadmissibles. N’oublions pas
que les valeurs morales sont des concepts, des
outils mentaux d’aide à la décision morale et qu’à
ce titre, l’erreur est bien évidemment possible et
admise au même titre qu’une erreur de raisonnement
en mathématiques. Il faut alors amener l’élève à
prendre conscience de son erreur et à se construire
les concepts moraux nécessaires pour ne plus la
commettre. Alors, en cas d’erreur éthique grave, il
faut rapidement proposer un débat à partir d’un
dilemme judicieusement choisi dans lequel l’élève
sera amené à réviser son jugement. Par exemple,
dans le cas de propos racistes tenus par un élève
Français envers des étrangers, on peut imaginer un
dilemme ou cette fois c’est un Français, qui, dans
un pays étranger, subit des propos et une attitude
racistes des habitants de ce pays.
Enfin il nous semble
essentiel d’insister sur le choix du dilemme en
lui-même.
Il doit demander une attention toute particulière
car c’est sur la qualité même du dilemme que repose
la réussite du dispositif. Il est impératif que
l’énoncé soit clair, bien formulé afin que les deux
alternatives offertes soient aussi bien défendables
l’une que l’autre.
Pour vous donner
quelques idées, voici dix exemples de dilemmes
applicables en classe :
1) Paul est témoin du vol en classe du portefeuille
de Luc par son meilleur ami Sylvain. Le directeur
mène l’enquête…Que doit faire Paul ? Dénoncer son
ami Sylvain… ou non ?
2) Laëtitia aime beaucoup les animaux. Elle s’est
aperçue que le chien du voisin est attaché toute la
journée. Laëtitia devrait-elle franchir la clôture
pour voler le chien… ou ne rien faire ?
3) Des racketteurs ordonnent à Laurent de voler
dans un supermarché. S’il ne le fait pas, il est
menacé d’être tabassé et de subir des représailles.
Que doit faire Laurent ? Obéir… ou non ?
4) Éric est le meilleur ami de Jean. Jean lui
confie qu’il va fuguer parce qu’il ne supporte plus
les disputes de ses parents. Il lui demande de
garder le secret. Éric lui promet mais s’inquiète
pour la sécurité de son ami.
Que devrait faire Éric ? Se taire pour respecter sa
promesse…ou en parler pour protéger son ami ?
5) Le grand frère de Steve fréquente des jeunes qui
ont l’habitude de se droguer. Il lui a avoué le
faire aussi mais lui a fait promettre de garder le
secret. Que doit faire Steve ? Prévenir ses parents
ou tenir sa promesse ? »
6) Jérôme a fait tomber sa trousse. Les copains
rient. Le professeur lui a demandé de la ramasser.
Jérôme n’a pas bougé. Les copains rient toujours.
Le professeur le menace de l’envoyer chez le CPE…
Que doit faire Jérôme : céder ou résister ?
7) Vous êtes très fier du piercing que vous avez
sur le nez. Vous espérez beaucoup obtenir un stage
dans l’entreprise DUROND. Monsieur DUROND est un
patron très exigeant sur la présentation des
stagiaires. Que faites- vous ?
8) Karl n’aime pas être en internat, il veut
rentrer chez lui tous les soirs. Karl fait de la
peinture, mais il veut faire de la menuiserie. On
lui propose deux solutions :
– un établissement où il sera externe, mais où il
continuera d’apprendre la peinture ;
– un établissement où il sera interne, mais où il
pourra apprendre la menuiserie.
Que doit-il choisir ?
9) Christopher est seul contre tous dans la classe.
Personne ne le supporte. Tout le monde lui en veut.
Christopher se défend comme il peut. Il est devenu
agressif, mais vous comprenez qu’il souffre… Que
décidez-vous ? Vous essayez de devenir son ami ou
pas ?
10) Vous êtes dans un collège en Belgique. Dans ce
collège, les professeurs ont décidé de supprimer
les délégués. Êtes-vous pour ou contre ?
Evaluation des Dilemmes
Faut-il évaluer les débats à partir
de dilemmes moraux ?
La réponse à cette question est évidente : bien
évidemment !
L'évaluation est nécessaire pour se rendre compte
des progrès des élèves par rapport aux objectifs
visés et pour envisager d'éventuels réajustements
du dispositif. Une pratique de classe efficiente de
peut se passer d'une évaluation régulière fondée
sur des critères objectifs que l'on a isolés,
reconnus et sur lesquels on a réfléchi
préalablement.
Dans le cadre de
débats à partir de dilemmes moraux, l'évaluation
visera essentiellement les points suivants :
- la maîtrise de la langue à l'oral ;
- le niveau des arguments produits ;
- l'apparition de métaconnaissances.
La maîtrise de la
langue à l'oral
Dans ce cas, l'évaluation portera sur la clarté des
propos, la qualité de la syntaxe, l'emploi des
temps, les reprises pronominales, le choix du
vocabulaire sans oublier bien sûr l'emploi des
connecteurs argumentatifs (mais, parce que,
puisque, d'ailleurs, en outre, en revanche…)
révélateurs d'une véritable progression dans
l'argumentation.
Le niveau des
arguments produits
Dans ce cas, l'évaluation portera sur les niveaux
d'abstraction des arguments produits. Pour cela,
nous en disposons de six découlant des six stades
de développement moral définis par Lawrence
Kohlberg.
Ces différents stades de développement moral et
niveaux d'abstraction nous permettent d'obtenir la
synthèse suivante qui constitue une aide à
l'analyse des arguments produits :
Arguments égocentriques et
épidermiques (je)
(correspondant aux stades ou niveaux 1 et 2)
Arguments conformistes et de
bon sens (nous)
(correspondant aux stades ou niveaux 3 et 4)
Arguments universalistes et de
raison (quiconque)
(correspondant aux stades ou niveaux 5 et 6)
L'apparition de
métaconnaissances
Les métaconnaissances sont les connaissances que le
sujet a de ses propres savoirs et capacités, des
démarches qu'il met en oeuvre, de sa " façon de s'y
prendre pour ". Elles permettent à l'élève de gérer
et contrôler ses propres savoirs. Or, ce n'est qu'à
partir du moment où l'élève est capable de prendre
des distances par rapport à son fonctionnement
cognitif, de le nommer, qu'il peut l'orienter et le
perfectionner.
C'est pour cela qu'il nous semble important
d'évaluer l'apparition de métaconnaissances parce
qu'elles témoignent d'une certaine maîtrise du
dispositif mais surtout parce qu'elles sont
essentielles pour la construction de solides
compétences et permettent le guidage autonome de
l'apprentissage.
Comment donc évaluer
ou du moins repérer l'apparition de ces
métaconnaissances si importantes ?
Nous disposons essentiellement de deux
moyens :
Le questionnement
métacognitif durant la production
d'arguments en demi-groupe
Lors du tour de table clôturant la production
d'arguments en demi-groupe, l'enseignant ne doit
pas se contenter uniquement de demandes de
clarification et de reformulation des propos,
certes nécessaires mais pas suffisantes. Il doit
également avoir des exigences d'explicitation et de
justification des arguments produits au niveau
métacognitif et donc mettre en place le
questionnement adéquat : " Peux-tu m'expliquer
pourquoi tu dis cela ? ", " Comment as-tu trouvé
cet argument ? ", " Explique-moi comment tu sais
qu'il s'agit d'un argument ? ", " À ton avis, cet
argument, comment va-t-il être contré ? ", " À ton
avis, cet argument, il est fort ou non ? Comment
peux-tu en être sûr ? "… Alors, l'enseignant pourra
non seulement se rendre compte de l'apparition de
métaconnaissances chez les élèves mais aussi
permettre et favoriser leur émergence. En effet,
comment espérer que ces connaissances sur son
propre savoir apparaissent de façon spontanée et
inexpliquée ? Elles sont, au même titre que les
autres connaissances, à construire.
Un entretien
individuel spécifique
Le questionnement métacognitif durant
la production d'arguments en demi-groupe peut être
lourd à gérer, voire ingérable pour un seul et
unique enseignant qui doit alors s'occuper
successivement des tours de table dans les deux
groupes. C'est pour cela que nous proposons de
mener, à partir d'un dilemme métacognitif, des
entretiens individuels destinés à mettre à jour ces
métaconnaissances mais aussi à favoriser leur
apparition.
Voici succinctement le déroulement de ce protocole
individuel :
* Lire deux fois à l'élève l'énoncé du dilemme : "
Qu'est-ce qui est plus facile pour toi : argumenter
pour défendre une décision ... ou contre argumenter
pour attaquer une décision ? "
* Lui demander d'en faire le rappel oral puis
écrit. (avec tutelle de l'adulte si besoin est)
* Lui demander de rechercher par écrit tous les
arguments en faveur de " pour toi, il est plus
facile d'argumenter pour défendre une décision
parce que… " (avec tutelle de l'adulte,
c'est-à-dire questionnement d'explicitation, de
justification, d'approfondissement des propos de
l'élève… dans un but avant tout métacognitif)
* puis tous les arguments en faveur de " pour toi,
il est plus facile de contre argumenter pour
attaquer une décision parce que… ". (avec tutelle
de l'adulte, c'est-à-dire questionnement
d'explicitation, de justification,
d'approfondissement des propos de l'élève… dans un
but avant tout métacognitif)
* Enfin, lui demander de se positionner en se
justifiant ; de dire sa préférence en ajoutant des
arguments, en cumulant les arguments de l'option
qu'il préfère... et en lui faisant réfuter les
arguments de l'autre option... (avec tutelle de
l'adulte, toujours dans un but métacognitif)